(2) Extrait... A l'heure du bilan...
Soudain, elle entendit quelqu’un tousser à l’angle de la cour. Elle vit alors, une ombre se détacher. Sa silhouette était frêle, son manteau lui paraissait bien trop grand et le bonnet qu’il portait cachait une calvitie loin d’être naturelle. Elle n’arrivait pas à lui donner d’âge, tant il semblait usé et fatigué par la maladie. Il lui sourit timidement et le cœur de Léa se serra de compassion.
— Bonsoir… Elle tenta une approche.
— Bonsoir jeune fille.
— Belle nuit étoilée, vous ne trouvez pas ?
— Oui, belle nuit que nous offre le ciel ce soir, en effet… Mais je ne vous ai jamais vu, par ici, vous êtes nouvelle dans le service ?
— Non, non, je ne suis pas d’ici, j’ai été admise aux urgences cet après-midi, je ne suis que de passage, juste pour la nuit, en observations.
— Ne devriez-vous pas être dans votre chambre, à cette heure-ci alors ?
— Si, tout comme vous, si je ne m’abuse…
Il lui sourit, elle avait de la répartie, il appréciait. Elle avait trouvé un compagnon de discussion, elle en était ravie.
— Cela fait longtemps que vous êtes ici ? Lui demanda-t-elle.
— Oui et non, ça va faire trois semaines… Cela commence à faire long mais je ne pense pas repartir de si tôt…
— Pourquoi ?
— Parce que rares sont les personnes qui sortent vainqueur de leur lutte contre ma maladie et je pense que pour moi, il est déjà bien trop tard…
Il lui avait répondu calmement mais froidement. Léa frissonna.
— Il ne faut pas dire ça, vous devez vous battre. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Reprit-elle avec fougue.
Il lui sourit encore une fois.
— Je ne pense pas que vous sachiez exactement ce que c’est, que d’être condamné à court terme, par quelque chose qui vous dépasse. Vous savez, par moment, il faut savoir rester lucide et ne pas avoir de faux espoirs. Essentiellement, pour ne pas décevoir, parce qu’être déçu, c’est déjà mourir... Le cancer s’est déclaré, il y a un an environ. J’ai soixante-huit ans. Vous me direz que j’ai largement atteint l’âge de faire le bilan de ma vie, mais je me trouve encore jeune et lorsque je vois mes forces me quitter, jour après jour, je ne suis pas dupe. Cette cochonnerie me terrassera comme les autres. Je ne dis pas que je n’ai pas peur, se serait vous mentir, mais j’ai beaucoup de peine, en pensant aux personnes que je laisserais dans mon souvenir…
Léa était bouleversée en repensant à son père. L’inconnu s’en aperçut et lui dit plus doucement :
— Souriez, vous avez la santé et la jeunesse, profitez-en, tant que vous avez cette chance. La vie est si courte…
— Oui, vous avez raison… Murmura-t-elle.
— Si je n’avais qu’un seul conseil à vous donner, foncez mademoiselle. Nous n’avons qu’une vie et cette vie nous est si précieuse et si courte en même temps. Remplissez-la autant que vous le pourrez, épanouissez-vous autant que vous le voudrez. Prenez votre destin en main, parce qu’aussi belle soit-elle, la vie ne vous fera jamais de cadeau, alors saisissez les opportunités se présentant à vous, pour tracer votre bonhomme de chemin, selon votre modèle, selon vos envies, pour qu’à l’heure du bilan, vous puissiez vous retourner et être satisfaite de votre parcours… Ne pas avoir de remords, ni de regrets, non, jamais…
Léa l’observait, sa longue tirade l’avait épuisé et il reprenait son souffle. Il lui rappelait tant son père. Elle le revoyait, assis, dans son fauteuil, amaigri et tout pâle, en train de gamberger… A quoi d’ailleurs ?
Peut-être à la même chose que ce pauvre monsieur affaibli et frigorifié, profitant encore de voir ce magnifique ciel étoilé et savourant encore le froid piquant, en ce mois de mars… Que la vie pouvait être injuste parfois et une mort précoce encore plus…
— Avez-vous une passion dans la vie ? Reprit-il doucement.
— C’est-à-dire… Non… Enfin, si… J’aime écrire…